
Société de
communication sociale
Le traitement
du thème Haiti au niveau de la presse internationale
Synthèse d'une causerie organisée en octobre
2002 par le Groupe Médialternatif
Par Vario Sérant
Au fil des conférences, l'habitude s'installe. Et le
rendez-vous devient incontournable. Nous voulons
parler des causeries du Groupe Médialternatif.
La troisième de la série, axée sur le traitement
du thème Haïti dans la presse internationale, a
été particulièrement animée. Les panélistes
étaient Christophe Wargny, collaborateur du Monde
Diplomatique et Roosevelt Jean François, ancien
correspondant de United Press International (UPI) et
Canadian Press.
Le premier intervenant s'est employé à analyser les
thèmes récurrents à propos d'Haïti qui reviennent
dans la presse européenne, française plus
particulièrement, alors que le second a planché sur
le regard porté sur Haïti par la presse Nord
Américaine.
Image, histoire
Pour Christophe Wargny, l'image d'Haïti telle
qu'elle est véhiculée par la presse internationale
depuis que les médias existent, plus
particulièrement dans les cinquante dernières
années, est une image presque entièrement
négative.
Cette image traduit souvent un état de catastrophe
dans lequel serait plongé le pays. Paraphrasant le
sociologue canadien André Corten, le conférencier
relève que Haïti est présent dans les médias
comme étant dans un état de désolation. Et cette
image est entrecoupée par des secousses que vit le
pays.
Une image que le professeur et historien français
qualifie somme toute de quasi-millénariste. Il
entend par là que les haïtiens en seraient à se
demander aujourd'hui dans quelles conditions ça
pourra être pire demain.
Christophe Wargny note qu'au cours des quinze
dernières années de la transition post 86, la
presse internationale a eu la latitude de nous
montrer les ébullitions en Haïti. Et bien entendu,
il reconnaît qu'il y en a eu un certain nombre.
Concernant le pays qui a retrouvé la démocratie,
les formes républicaines de gouvernement depuis
1994, on va trouver, relève Wargny, cinq ou six
thèmes récurrents qui sont particulièrement
difficiles pour le pays.
On nous montrera tout d'abord, précise-t-il, l'État
prédateur qui gouverne le pays. La presse
internationale reviendra souvent également, de
manière caricaturale, sur l'importance du vodou. Une
manière de montrer qu'il s'agit d'un État où le
religieux est supérieur au raisonnable. Elle
planchera aussi sur la passion du pouvoir politique
ou de la fonction publique qui peut être liée à la
prédation.
Un autre point spécifique à Haïti qui revient
souvent dans la presse internationale, rappelle
Christophe Wargny, est la difficulté à installer un
appareil judiciaire crédible. Une espèce de culture
de l'impunité. Et on n'oubliera pas enfin les images
de faim, de malnutrition, de mal-éducation, qui sont
fréquentes également dans la presse.
Comme autre reproche qui est fait à Haïti,
Christophe Wargny relève le fait que le pays vivrait
replié sur lui-même.
Après avoir souligné ces différents facteurs qui
donnent d'Haïti une image dramatique ou dramatisée,
le conférencier précise qu'un journaliste qui fait
bien son travail peut trouver d'autres façons de
montrer le pays.
Il a en ce sens rappelé que pendant la période
1990-1991, Haïti a eu brusquement une nouvelle
image, celle d'un pays qui voulait abandonner ses
vieux démons, installer un maximum de transparence
et, en même temps, retrouver le concert des nations.
En guise d'explication à cette image dramatique ou
dramatisée d'Haïti, Christophe Wargny souligne la
très faible connaissance du pays par les Européens.
C'est une connaissance qui se fait, estime-t-il par
le biais de l'histoire, des stéréoypes et des
clichés. Par exemple, les français, ajoute-t-il,
connaissent deux choses sur Haïti. " Si vous
faites une radio-trottoir, ils vont vous dire vodou
et tonton macoute ".
Le conférencier évoque par ailleurs le péché
originel d'Haïti qui est toujours présent dans
l'inconscient des français. Ce péché originel,
c'est l'indépendance d'Haïti en 1804, la première
révolution d'esclaves qui ait jamais réussi.
Christophe Wargny rappelle le lourd tribu que Haïti
a dû payer pour "cette gifle au monde
occidental". Après l'indépendance conquise au
prix du sang, Haïti a dû payer aussi au
gouvernement français une somme colossale qui a
complètement écrasé son économie.
Le conférencier poursuit en rappelant que la France
et les autres États occidentaux avaient décidé de
mettre "ce pays paria donnant de mauvais
exemples" en quarantaine pendant tout le 19e et
le début du 20e siècle. L'historien français
rappelle le discours tenu à propos d'Haïti,
jusqu'au milieu du 20e siècle, des deux côtés de
l'Atlantique. Ce discours pourrait se résumer à ces
phrases : " Regardez ce qu'ils ont fait de leur
indépendance. Ils ne la méritaient pas ".
Tout en estimant que Haïti se charge souvent
lui-même de donner une mauvaise image, le
conférencier déplore la méthode consistant à
colporter celle-ci aussi facilement en l'absence de
toute mise en contexte. "Si chaque fois qu'on
parle d'Haïti, de temps en temps on rappelait ce que
fut l'histoire et la gifle que donnèrent les
esclaves de Saint-Domingue à l'épopée
Napoléonienne. Cela est inscrit dans l'inconscient
et pèse aujourd'hui assez lourdement dans nos
relations avec Haïti", de l'avis du
collaborateur du Monde Diplomatique.
"Imaginez dans les manuels d'histoire des petits
français, on fait la gloire de Napoléon, un homme
invincible ayant gagné toutes ses batailles, sauf la
dernière évidemment, sur les champs de bataille,
voire même au Moyen Orient. Ça gacherait toute
l'histoire si on disait qu'une armée de nègres
analphabètes avait battu un de ses généraux. Ça
casserait la légende".
Christophe Wargny estime donc que, à propos
d'Haïti, la presse française est toujours
prisonnière de cette vision consistant à procéder
par mise en quarantaine et par occultation. Cette
vision pourrait expliquer, selon lui, le fait qu'on
ne parle pas d'Haïti de façon proportionnelle à ce
que le pays mérite, à ce qu'il fait et à ce qu'il
souffre.
En résumé, le conférencier estime que la presse
française parle d'Haïti à travers le prisme de son
histoire (l'histoire de France). Ceci n'exempte pas
bien entendu les Haïtiens d'un certain nombre de
défauts, a tenu à souligner Christophe Wargny, et
de ne pas avoir réussi à transformer une espérance
très forte en 1990-1991 en réalisations plus
concrètes et plus visibles aujourd'hui. La
responsabilité est sûrement, a-t-il conclu, la
responsabilité de ceux qui peuvent avoir en charge
le pays, mais est aussi la responsabilité des
étrangers.
Intérêt, diplomatie
Le deuxième panéliste, Roosevelt Jean François, a
lui axé son intervention, comme nous le disions
tantôt, sur le traitement du thème Haïti au niveau
de la presse nord-américaine, en mettant l'emphase
sur la période du coup d'État militaire (Septembre
1991-Octobre 1994).
L'ancien correspondant de United Press International
et de Canadian Press soutient pour l'essentiel que le
traitement du thème Haïti dans la presse
internationale a suivi, pendant cette période,
l'intérêt du pays en question. De façon plus
générale, il affirme que le traitement suit
exactement la diplomatie.
A titre d'exemple, Roosevelt Jean François rappelle
le très vif intérêt que la presse nord-américaine
a eu à manifester pour les "boat people"
haïtiens pendant le coup d'État. Il se souvient de
ces journalistes américains qui, sitôt arrivés au
pays, se ruaient vers les sites de constructions
navales à Léogane, Sahira (Sud de Port-au-Prince)
plus précisément, et à Port-de-Paix (Nord-Ouest du
pays).
De l'avis du conférencier, cet intérêt pour les
réfugiés n'était pas dû au fait que ces
journalistes voulaient projeter une bonne ou une
mauvaise image d'Haïti, mais était de préférence
motivé par leur souci de confirmer des informations
concernant des problématiques que leurs pays
respectifs, dans leur intérêt, voulaient endiguer.
" voilà pourquoi, entre les boat people et le
retour, ces deux thèmes ont fait l'actualité de
1992 à 1993 ".
Roosevelt Jean François relève plus loin le
fourmillement de journalistes étrangers à l'hôtel
Montana, à Port-au-Prince, à la veille du
débarquement de la force internationale en 1994.
" De mon expérience de journaliste, je n'avais
jamais vu autant de confrères étrangers se trouver
en un même lieu pour traiter le même sujet ".
Le conférencier se souvient aussi de la compétition
qui existait entre les différentes chaines
américaines (CNN, ABC, NBC, etc.) pour interviewer
presque la même personne ".
Aujourd'hui, Haïti ne faisant pas trop l'actualité,
les confrères étrangers à arriver au pays sont
rarissimes, constate l'ancien correspondant de UPI.
Ils confient le traitement, poursuit-il, à des
journalistes haïtiens qui ont le plus souvent un
statut de correspondant.
Roosevelt Jean François pense que le traitement du
thème Haïti dans la presse internationale, pendant
le coup d'Etat, a suivi l'intérêt national du pays
en question.
" Ce n'est pas le State Department (Département
d'Etat) qui appelle celui qui est responsable du Desk
du New York Times pour lui dire d'aller à Sahira. Ce
n'est pas schématiquement comme ça. Mais dans la
fonctionnalité, on voit que le journaliste qui vient
ici reçoit un log (une feuille de route) de son
auditeur. Celui-ci lui dit d'aller directement en ces
points. Et on sait que les officiels ont tendance à
se rencontrer. Il y a aussi les réservoirs de
pensée. Ils disent pour Haïti, voici l'intérêt.
Et la presse américaine, au-delà de l'objectivité,
privilégie l'intérêt national ".
Le conférencier note par ailleurs une certaine
similarité entre le traitement du thème Haïti par
la presse américaine et celui effectué par la
presse canadienne. Il impute cette similarité au
fait que la presse canadienne suit en quelque sorte
la presse américaine. De même que la politique
étrangère canadienne suit également, à son avis,
celle des États-Unis.
S'agissant de la presse dominicaine, Roosevelt Jean
François constate qu'elle planche assez souvent sur
le dossier Haïti. Parmi les thèmes récurrents dans
la presse dominicaine, le conférencier souligne les
questions frontalières, les questions d'ordre
commercial, la prise du pouvoir, la gouvernance, et
la question du trafic de stupéfiants.
Grosso modo, Roosevelt Jean François estime que le
pays fait l'actualité à des moments précis. Quand
surtout l'opinion publique internationale suivie de
la diplomatie manifestent un certain intérêt à
l'égard de ce qui se passe en Haïti. "Quand la
diplomatie ne suit pas exactement ce qui se passe, la
presse n'est pas tout à fait intéressée".
Les exposés ont été suivis d'un débat animé et
enrichissant sur lequel nous nous proposons de
revenir.
Novembre 2002
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